“King of Klub” de Luz : la BD qui abat en vol les baudruches du marketing festif français

Aux milliards de gens qui aimeraient gagner des montagnes d'euros en levant les bras pendant une heure devant une foule hystérique, Luz révèle dans "King of Klub" les dessous de l"industrie festive.

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par culturedj Le 2 février 2011

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Figure adulée au statut incertain et semi-divin, le DJ-star est d’autant plus remarquable que 90% de ses fans ne savent pas bien ce qu’il fait quand il n’a pas les bras levés.« King of Klub » propose une vision corrosive et fantasque des aventures de David et Cathy Guetta, dans un futur hypothétique et aussi peu utopique qu’aujourd’hui.

 « King of Klub » est un recueil d’histoires de deux pages publiées originellement par Tsugi, « Le magazine défricheur de musiques », éditées en album par Charlie Hebdo (Editions les Echappés). Son auteur, Luz, pilier de Charlie Hebdo, se distingue aussi par une pratique passionnée du DJing. Composé de scènes de fictions inspirées par le spectacle des dieux vivants de la night, « King of Klub » distribue par giclées acerbes quelques clés de compréhension de cet entertainment au ventre mou vendu en licence à qui paye. La description de ce mercenariat mercantile n’empêchant pas la tournure délirante d’historiettes posées en miroirs fendards des affiches 4×3 représentant David et son dernier casque Sennheiser.

La couverture de "King of Klub", représentant David Guetta et son chien La-Coke aux prises avec un manager chagriné.

 « King of Klub » est un regard cynique, acerbe mais pas amer sur le monde de la night. Cette nouvelle aristocratie aux contours flous, au sourire figé et aux ressorts culturels incertains… Mais qui fascine, grâce à la légende de sa rentabilité foisonnante illustrée par la réussite d’un couple d’entrepreneurs : David et Cathy.

“La-Coke, c’est le nom de notre cocker. Un cadeau d’Yvan Smagghe” (David Guetta dans « King of Klub »)

Au départ de l’histoire, l’échappée du couple-star fuyant Ibiza engloutie par les eaux et qui trouve refuge en 2097 dans le « King of Klub », la plus grande boîte de nuit de tout le cosmos. 500 clubs d’une capacité de 200 à 30000 personnes. Jean Jojoba, concepteur et directeur du club orbital, va vouloir relancer la carrière de David… Mais tout va déraper. Au long de récits fantaisistes mais criants de vérité, on croise les éminentes figures de Bob Sinclar, Martin Solveig, Justice, Pascal Nègre, Elton John, Vincent Delerm et tant d’autres. Luz tabasse, avoine, mouline, bref, rien ne résiste à l’acuité de sa vision, soutenue par un humour dévastateur dont l’absence de compromis révèle mieux ceux des personnages dont il se moque.

Intéresser les masses

Car « King of Klub » met le roi à nu. Cet entertainment benêt qui a si bien su prospérer en traduisant en consumérisme béat les restes encore tièdes des utopies techno des années 90, dont le cadavre a été troussé jusqu’au bout, à défaut de l’être bien. Luz manie des références très codées dont certaines seront accessibles aux seuls spécialistes. Mais son tour de force réside dans son talent à intéresser un public plus large en saccageant joyeusement les traits les plus écoeurants d’une culture grossièrement exploitée. Culture sensée intéresser les masses grâce à un marketing poussif aux gros lasers, basé sur quelques figures artistiques jamais mieux habillées, sur scène, qu’en t-shirts promo.

« On avait dit que cette fois, c’était toi qui appuyais sur la touche Play ! » (Un des deux Justice s’adressant à l’autre dans une scène de live de « King of Klub »)

Le constat illustré par Luz amène à comprendre l’absence croissante de rapport entre les errances industrielles de quelques DJ-hommes sandwich et la réalité de la culture club. Oh, il serait loisible d’arguer que le marketing festif protéiforme est le moyen d’évangéliser les sonorités électroniques auprès des oreilles les plus réfractaires. Grâce à la vente en synchronisation des tubes electro pour illustrer des publicités télé… Et il pourrait être avancé que la techno en tant que système alternatif était propice à cela puisqu’ayant proposé des nouveaux modèles marketing plutôt qu’idéologiques. La pose politique petit-bourgeois basée sur un fantasme de révolution jamais arrivée restant l’apanage de quinquas rock en santiags.

La première page de "King of Klub"

Il est donc possible de présenter cette exploitation du chamallow festif comme signe du succès d’une  techno ayant contourné les freins de l’industrie dans les années 90. Et de reconnaître le rôle pédagogique de cette scène électronique mainstream béate, ravie de fédérer les masses en portant haut les valeurs d’insouciance, d’hédonisme et de dissolution des différences dans un grand bain de sueur-qui-sent-bon sur le dancefloor. Yeah man, tous brothers and sisters dans le sound.

“The music business is a cruel and shallow money trench, a long plastic hallway where thieves and pimps run free, and good men die like dogs. There’s also a negative side.” (Hunter S. Thompson)

Sauf que l’opportunisme pur et court-termiste a vérolé, à long terme, l’efficacité de ce système marketing sensé séduire les jeunes porte-monnaie.

Le nerf festif de la techno et son absence de ressort politique (sauf du côté d’Underground Resistance et de quelques opportunistes instrumentalisant la free party) ont permi que germassent les expressions les plus extrêmes de cette vision décérébrée. L’institutionnalisation culturelle des valeurs techno a été vécue comme un blanc-seing pour des managers ravis de ne pas avoir à se colleter les ronchons rebelles du rock. Un marketing de la demande eût pu organiser les relations entre artistes et industrie sur la base d’une meilleure compréhension des publics. Mais, cela fait 15 ans qu’un marketing de l’offre abêtissant a investi d’une érection demi-molle l’espace vacant favorisé par l’atomisation des réseaux techno. L’excès de confiance a fait le reste, notamment en faisant croire à la possibilité d’un marketing festif de masse… Sauf qu’en 2011, les pitres sont flétris à force d’avoir gardé à tous prix le même sourire de commande.

Et que, malgré tout, les codes de la fête ne peuvent se confondre avec ceux de l’apartheid socio-culturel : tu danses si tu te soumets ? No way.

Fantasmes mollissant & pitreries sponsorisées

Comment cette mise en scène primaire des valeurs techno a-t-elle pu se prolonger au point d’avoir une telle consistance économique ? Comment ce qui est à la base de tout, la fièvre sur le dancefloor, suscitée par une rencontre magnifique parce qu’éphémère entre artiste et public, comment cela a-t-il pu être perdu de vue à ce point ?

Justice écrit des morceaux qui prennent toute leur dimension dans leur version "Unplugged"... Justice, où le live aux machines débranchées. Merci le CD qui tourne pendant que nos amis font semblant.

 « King of Klub » est une corrosive invitation à la reconsidération de l’organigramme festif français. Et désigne en creux le manque de liant de la culture club nationale. En 2011, celle-ci est basée sur l’absence de mémoire collective, des fantasmes mollissants et un présent très electropop. Et, derrière les pitreries sponsorisées, est pointée la responsabilité de la scène envers elle-même. France Techno, qu’as-tu fait de ton histoire ?

Le New Clubbing, par son universalisme pan-européen, a fourni depuis quelques années une réponse à un public peu avide de pitreries marketing trop répétitivement pauvres.

« King of Klub », décapant, réjouissant, réconfortant.

Crédit photo “Kalashnikov” : Reveunim