Interview de Matthieu Jaussaud (Nuit Vive) : la nuit, l’amour, la vie.

A la veille des Etats généraux de la Nuit parisienne, et alors que toute le secteur de la nuit française cherche comment rattraper son retard sur ses voisins européens, rencontre avec Matthieu Jaussaud, co-fondateur de Nuit Vive.

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par culturedj Le 11 novembre 2010

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La nuit parisienne, ou plutôt sa fin supposée, on n’en parle jamais autant que depuis un an, depuis que la pétition « Paris : quand la nuit meurt en silence » a pourfendu en public une conception répandue. Il fut en effet un lieu commun que de penser qu’à Paris la nuit, on s’amuse. Hors, cette pétition a tendu un miroir non déformant à tout un petit monde souvent aveuglé par son attractivité supposée. Dans le reflet, on voyait plutôt une « capitale de l’ennui », comme le titrait un hebdomadaire allemand. Depuis un an donc, tout le monde a forcément un avis sur la question. Et,

- Une fois rabâchés les poncifs sur l’époque glorieuse du Palace par des baby-boomers confits dans l’auto-satisfaction…

- Une fois revendiquée par des sous-people cocaïnés la vitalité de la nuit en cravate délacée (en réalité quelques beuveries sponsorisées peuplées d’under-VIP en botox, saoûleries nées de l’infâme terreau de la « Fête de droite ») …

- Une fois rappelées par des locataires ayant une conception nihiliste de la moquette les vertus des fêtes d’appartement…

Reste à constater que le chantier est effectivement vaste et qu’il est aujourd’hui mû, côté institutions publiques, par la Direction du Tourisme de la Mairie de Paris. Car la nuit en tant qu’industrie européenne, c’est aussi un réservoir de croissance pour les restaurants et les hôtels, ce qui n’a pas échappé à Jean-Bernard Bros, adjoint en charge du Tourisme à la Mairie de Paris. Le renouveau viendra de l’alliance entre une vision culturelle et des logiques économiques, sur des bases décrites par la culture New Clubbing.

S’agglomèrent par ailleurs autour de cette question d’utilité publique plusieurs associations et syndicats, qui se retrouvent aux Etats généraux de la Nuit parisienne les 12 et 13 novembre, suivis de la première édition des Nuits Capitales, du 17 au 21. En premier, la consultation institutionnelle, en second, la réponse terrain destinée à mettre en contact noctambules confirmés et occasionnels avec les lieux petits et gros.

Les Nuits Capitales sont la traduction opérationnelle de la vision ayant présidé au lancement de Nuit Vive, une association de coordination rassemblant le CSCAD (Syndicat des Discothèques), Technopol (association au service de la culture electro), le SNEG (Syndicat des entreprises dirigées par des gays et/ou ayant une activité destinée aux gays),  le MAP (réseau des Musiques Actuelles à Paris).  Au cœur du projet, Eric Labbé et Matthieu Jaussaud. Matthieu, ou l’engagement pour un droit à la fête pour tous avec tous… Un militant à la vision forgée par une expérience marquée par l’engagement.

Où l’on constate que les vrais experts de la nuit parisienne sont aussi ceux qui mettent les mains dans le cambouis. La nuit est avant tout affaire d’artisans visionnaires, qui s’affairent loin des poses salonardes et leurs formules destinées à finir en intertitre dans le Figaro Magazine ou Technikart.

Car en France, faire vivre la nuit, c’est militer.

Matthieu Jaussaud, artisan de la nuit et DJ in full effect

Matthieu Jaussaud en 5 dates / évènements clés ?

Je peux en dire plus que 5 ? Si tu veux on en colle plusieurs ensemble, comme ça ça fera le bon nombre.

C’est bien parce que c’est toi.

Merci ! (Rires). La première, c’est l’After Kwality en février 1999 au Batofar. Il y avait entre autres Yvan Smagghe, Chloé, Jennifer. Il y avait un son classieux, une clientèle démente. C’était très chic-freak. Branché et pas branchouille. Les gens se levaient pour venir à l’after, qui était un haut lieu de la nuit. Tout parisien noctambule et festif des années 2000 est venu.

Ensuite, il y a la Mezzanine de l’Alcazar, entre 2000 et 2004, avec Fabrice Lamy, dont j’étais l’assistant. On a sorti la série de mix « La Mezzanine de l’Alcazar », dont celui de Chloé, qui l’avait lancée. C’était aussi la première résidence de mon association Plaqué Or, lancée en 2002. C’était d’abord un collectif d’artistes, avec Marcus Mam, Sylvain Braud (DJ Freak n’ Cie).  On avait une résidence à l’Île Enchantée. On a fêté le premier anniversaire au Pulp, le deuxième au Rex. Puis on a eu une résidence au Rex, et aux Bains Douches. On a fait jouer plein de DJ qui étaient des découvertes à l’époque, et qui valent maintenant une fortune, comme Marc Houle, chez Minus aujourd’hui. On travaillait beaucoup avec les réseaux underground parisiens, on programmait de la house, du breakbeat et même du speedcore. On prenait plein de directions pour brouiller les pistes. Mais c’était majoritairement house, car on aimait bien ce qui brille.

Il faut parler de Adam Love de Kill The DJ. C’est l’époque de la résidence au Pulp « Kiss The Carpet », « Plaqué au sol » dans le Marais, et « Noir » Au Rex Club… Plaqué Or est très parisien…

En 2002-2003 il y a eu After The Rain. Quatre afters, dont un avec Laurent Garnier. Il est venu mixer à L’Appart, rue de Lappe. Charles Schillings était résident, on travaillait beaucoup avec Pschent.

On ne peut pas tout résoudre avec des fonds publics

En 2003 je suis entré à Technopol, et c’est évidemment une grande histoire. J’ai fait partie du conseil d’administration pendant des années. J’ai été secrétaire général pendant quatre ans. En 2009 on a lancé la pétition (« Paris, quand la nuit meurt en silence », NDA), et on a porté ses suites. Chez Technopol j’ai apporté tout un programme. Le nombre d’adhérents a été multiplié par 10. Le nombre de personnes formées à quintuplé. Technopol m’a permis de me structurer professionnellement.

Evidemment, le projet Electro Parc en 2004, né de la rencontre avec Christophe Vix, à qui je dois beaucoup. Christophe travaillait sur La Villette Numérique. On a posé 8 kilowatts de son au pied de la Géode. C’est une date qui a fait passer Plaqué Or dans une nouvelle dimension. Les gens se sont rendu compte qu’on pouvait faire autre chose que l’Île Enchantée.

Enfin il y a Les Etranges Noëls, l’évènement phare de Plaqué Or. J’ai eu l’idée en regardant « Ma Sorcière bien-aimée » (rires). Le concept : le noël des DJ pour les malades du sida. A la première, il y avait 60 DJ, on a eu 70 clients. A la deuxième, on a eu 100 DJ, on a reversé 10000 euros. La dernière année, on a reversé 40000 euros aux associations. On a eu 150 artistes, Lio est venue chanter deux chansons. Toutes les entrées étaient reversées à Sidaction. Le principe, c’était « Entrée gratuite avec don obligatoire ». C’était un évènement parisien phare : toute la scène électronique française était sur un plateau.

Paris, un festival permanent

Peux-tu revenir sur le principe fondateur de Nuit Vive et expliquer ce qu’on peut attendre comme résultats concrets de la première édition des Nuits Capitales (du 17 au 21 novembre) ?

Nuit Vive est une association née de la concertation qui a suivi la pétition « Paris, quand la nuit meurt en silence » de 2009. C’est une association de coordination des acteurs de la vie culturelle et festive. Les deux seules personnes physiques qui en font partie sont Eric Labbé et moi. Comme ça Nuit Vive a un visage humain, et n’est pas une organisation professionnelle anonyme de plus. D’ailleurs on ne se substitue pas aux syndicats. Nuits Vives est un laboratoire d’idées à destination des institutions. Les Nuits Capitales en sont le pendant festif. C’est destiné à montrer que Paris est un festival permanent. Les lieux impliqués vont de la petite cave jazz au grand club des Champs-Elysées. Le premier indicateur de réussite, ça sera d’avoir réussi à amener le public là où il ne serait pas naturellement allé. On veut montrer la diversité culturelle des nuits parisiennes.

A Paris cette culture n’est pas accessible facilement car beaucoup de choses se font par les réseaux

 « Paris NightLife », « Les Nuits Capitales », « Etats généraux de la Nuit »… Beaucoup de réponses institutionnelles aux questions sur le devenir de la nuit parisienne. Qu’en est-il de l’intégration des acteurs économiques privés là-dedans ?

Les organisations syndicales sont là pour les représenter. Elles portent leurs messages. Tous les professionnels de la nuit se font entendre par l’intermédiaire des syndicats ou des réseaux. Tant mieux car on ne peut pas tout résoudre avec des fonds publics. Les Etats généraux de la Nuit apporteront des réponses.

Rappelons-nous le slogan de la pétition : « Vivre ensemble ». Il faut donc une grande concertation, donc les acteurs privés sont pris en compte. Rendez-vous après les Etats généraux ! Mais ils se sont aussi fait entendre à travers Nuit Vive, sur des sujets tels que l’accès aux aides, les problèmes avec les riverains, l’aide à l’isolation, l’aide à la promotion. Paris doit être fier de sa culture nocturne.

Faire vivre la nuit est aussi un travail de jour

En 2010, que peut-on promettre à un anglais, un italien ou un allemand qui veut venir passer un week-end festif à Paris ?

Euh… Un billet retour ? (Rires prolongés). En fait les étrangers devraient avoir un meilleur accès à cette culture qui à Paris n’est pas accessible facilement car beaucoup de choses se font par les réseaux. Paris NightLife est un début de réponse mais le site doit évoluer.

Que répondre aux parisiens qui veulent envoyer tous les clubs et clubbers en grande banlieue ? Qu’on va construire des camps pour y parquer les clubbers le week-end jusqu’à ce qu’ils comprennent les mérites du coucher-tôt bourgeois ?

Il faut des clubs partout. On est pour la création de pôles en périphérie. Le parisien bouge dans trois arrondissements seulement et quand il se rapproche du périphérique, c’est tout juste s’il ne prend pas son passeport. En termes d’urbanisme ça résoudrait pas mal de choses. Le projet de Grand Paris y aidera, car le parisien s’est ghettoïsé. C’est aussi dû à un problème de transports. Quand tu vas au-delà du périphérique, tu sais quand tu arrives, pas quand tu repars.

Il faut des centres de musiques actuelles, il faut rendre la banlieue attractive. Il y a aussi besoin que le public des régions vienne à Paris. Jean-Paul Huchon a pris l’engagement que le métro roule toute la nuit entre le samedi et le dimanche. Ca devrait être prêt pour 2012. Ca a été testé sur certaines lignes lors de la Nuit Blanche. Le STIF et la Région Île de France veulent le faire, alors on y croit.

Merci Matthieu. Pour finir avec une touche d’espoir supplémentaire ?

AIMEZ-VOUS ET QUE LA NUIT VIVE !